Le facteur diaspora

Le facteur diaspora
jeudi 3 janvier 2002 par Alfred LARGANGE
http://www.jenndoubout.org/article.php3?id_article=58

Nous sommes en voiture, sur un boulevard de banlieue violemment éclairé par des lampadaires oranges. Ou à la table d’un café, ou encore chez des amis, dans le confort douillet d’un appartement assez grand, assez bien meublé. La vie d’étudiants a laissé place à des horaires frénétiques de jeunes cadres dynamiques. Les agendas s’étirent de séminaires en rapports annuels, de missions en groupes de projets, dead line dead line dead line... Mine de rien, tout ça commence à faire une vie qui s’installe.

"Et toi, tu penses rentrer au pays ... à terme ?" Question cruciale au détour d’une conversation banale. Tu te souviens, au Lycée, au Centre d’Information et d’Orientation ? Le programme était tout tracé : après le bac, cette grande école ou cette formation pointue et retour au pays natal.

A terme... La question est d’autant plus lourde d’enjeux que sans adhérer forcément à la théorie macroéconomique keynésienne, on ne peut qu’acquiéser à cette formule de l’économiste de renom : "A long terme, nous sommes tous morts". C’est donc une question de vie. Vivre et travailler au pays.

Quelques années plus tard (qu’est-ce que ça passe vite, une décennie !), ce boulevard de banlieue la nuit et des journées qui commencent sans le chant du coq au fond des razziés, sans les merles qui rouspètent dans le faîtage des cocotiers. Lévé dan kabann la, jou a ka ouvè woy, mété w an mannèv !

* * *

Et pourtant nous ne sommes pas de la génération BUMIDOM. Cet exil, nous l’avons choisi et même "stratégisé" comme forcément temporaire. Mais le retour au pays natal n’est pas forcément simple.

Un tel a galéré presqu’un an avant de trouver un poste sans rapport avec ses compétences. Telle autre s’est inscrit à l’IUFM sitôt sa licence en poche. Elle voulait devenir ingénieure. Il y a ceux qui cherchent, de délais en humiliations savamment distillées ("Fò pa ou konprann s ou kay montré mwen ki mannyè pou fè travay mwen !" ; "Ah, mais vous savez, au pays on n’a pas les moyens de payer des gens de votre niveau !"). Il y a aussi... ceux qui trouvent, par stratégie relationnelle optimisée ou par piston, c’est selon. Ce n’étaient pas forcément les plus brillants au départ...

Et puis les autres, tous les autres, qui travaillent à Nanterre, à Grenoble, à Los Angeles, à Londres. Que l’on croise et que l’on salue dans les rues de Fort-de-France ou de Pointe-à-Pitre avec ce sourire légèrement teinté d’un sourcil inquisiteur "Tu es là pour longtemps ?" Comme si le pays ne comptait déjà plus sur eux. Comme s’il était entendu qu’il n’y avaient plus leur place

"Depuis le temps que tu travailles dans les multinationales, tu ne peux pas comprendre comment le pays fonctionne ! On n’a pas la même mentalité !" Tu ne pourras plus t’adapter. Mais "le consultant venu du froid" s’y adaptera très bien, lui, à cette mentalité. Séjour de huit semaines en hôtel trois étoiles, mission de haut niveau, analyse stratégique, rapport confidentiel à destination des décideurs, de ceux qui ont en charge le développement du pays. Consultant international contre "Ich Man Entèl". Mêmes diplômes, mêmes expériences, mêmes matrices d’analyse, mais d’un côté la certitude que personne ne viendra sourire de la péroraison du décideur local en disant "Je connais le gars qui a fait toutes les analyses, on était en classe ensemble". L’assurance que ne viendra pas le moment où l’on dira "La chargée de mission qui a réorganisé le service est tellement efficace, c’est elle qui devrait être directrice, elle est beaucoup plus compétente que le type qui est en place !"

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Il suffirait pourtant d’une prise de conscience. Prise de conscience que l’on peut se vivre comme Guadeloupéen ou Martiniquais sans forcément vivre en Martinique ou en Guadeloupe. Que tous ces Antillais de la diaspora constituent une formidable ressource par les compétences qu’ils ont accumulées, par leurs réseaux de relations commerciales, scientifiques, politiques, culturelles. Qu’il suffit simplement de poser comme principe que le développement de nos pays peut et doit s’appuyer aussi sur ces ressources.

Ce petit matin blême, je le regarderai sans ce goût d’échec diffus si je sais que je peux contribuer, par des missions ponctuelles ou en participant à distance à un groupe de travail, à des projets qui intéressent le devenir de mon pays. Si je sais que l’on compte sur moi pour apporter ma piere à l’édifice, sachant que je répondrai présent.

Mon pays fait beaucoup plus de 1080 Km2. En fait, il est aussi vaste que le monde où mes soeurs et mes frères tracent leurs chemins professionnels et personnels.

Tòti di "Kay mwen, sé la mwen yé".


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