Cooperation Régionale - Partie II

II - PENSER LA COOPERATION DANS L'ESPACE CARIBEEN

Les pays de la Caraïbe, confrontés aux défis de la globalisation, ont de longue date pris conscience des handicaps que constituent des économies extraverties, aux structures fragiles, dépendant des produits tropicaux et du tourisme. Leurs stratégies actuelles, à travers les processus d'intégration régionale et la recherche de partenariats horizontaux, visent à limiter les effets pervers d'une situation périphérique vis-à-vis des économies industrialisées du Nord.



II.1 - Les stratégies d'intégration régionale

"Le renforcement de la coopération régionale entre les Etats, pays et territoires de la Caraïbe, basée sur leur proximité géographique et leurs liens historiques, contribuera au développement culturel, économique et social ultérieur de leurs peuples, au delà de leur éloignement passé."

      Extrait du préambule de la convention créant l'Association des Etats de la Caraïbe

      1994 - Cartagena de las Indias, Colombie

II.1.a - Intégration caribéenne : une histoire déjà longue

La nécessité d'une union des pays de la Caraïbe est une très vieille idée. On la trouve dans les réflexions d'un Victor Schœlcher au milieu du XIXe siècle, dans les initiatives des pays hispanophones luttant pour mettre fin à la colonisation espagnole, et même, plus loin encore, dans les déclarations des chefs de la révolution haïtienne, qui proclamaient la nécessité de libérer les communautés d'esclaves des autres îles de la région.

Pour que l'on passe de l'intuition de l'intégration régionale aux premières réalisations concrètes, le chemin a été long. Les premières initiatives institutionnelles sont à mettre au compte des puissances de tutelle : en 1942, Etats-Unis et Grande-Bretagne créent la Commission Anglo-Américaine des Caraïbes, siégeant à Washington et qui devient Commission des Caraïbes en 1946 quand les Pays-Bas et la France la rejoignent. Théâtre de divergences politiques quant aux évolutions statutaires des territoires relevant de ces diverses souverainetés, cette structure passera sous la responsabilité directe des pays caribéens en 1959, devenant bientôt une agence du gouvernement portoricain dont les activités cesseront en 1971.

Cet épisode préliminaire montre que la condition préliminaire à un véritable processus d'intégration régionale était la maîtrise de leur destin politique par un nombre significatif de pays de la Caraïbe, déterminés à poursuivre les mêmes objectifs. La vague des indépendances des territoires britanniques le démontre amplement avec la création du CARICOM (Caribbean Community).

Aujourd'hui, trois institutions d'intégration régionale coexistent et se superposent partiellement dans l'espace caribéen : le CARICOM, l'OECS (Organization of Eastern Caribbean States) et l'AEC (Organisation des Etats de la Caraïbe). Premier dans l'ordre chronologique, le CARICOM, émanation du Commonwealth britannique, constitue un cadre de prolongement des solidarités mises en œuvre entre les colonies britanniques de la Caraïbe, qui partageaient diverses institutions. De ce point de vue, l'OECS s'inscrit comme une approche encore plus poussée, un exemple de mise en commun des ressources institutionnelles limités des petites îles anglophones du Sud Caribéen. L'AEC, organisation la plus récente, créée en 1994, se caractérise par son approche régionale globale, puisqu'elle regroupe tous les pays du pourtour caribéen.

II.1.b - Stratégies de Coopération Régionale

On peut distinguer globalement deux types de stratégies de coopération qui coexistent et même se superposent, dans l'espace caribéen comme ailleurs dans le monde.

Mise en commun des ressources

Face à la rareté des ressources disponibles pour chaque pays, la mise en place d'institutions communes a été considérée comme le meilleur moyen d'assurer les services nécessaires à un coût acceptable. C'est cette logique qui a été retenue par le CARICOM, avec la création d'un certain nombre d'institutions communes comme le Service Météorologique Caribéen en 1963 ou la University of West Indies dès 1948. L'Organisation des Etats de la Caraïbe Occidentale (OECS), avec par exemple une Banque Centrale, une Cour Suprême et une Direction de l'Aviation Civile communes à tous ses membres, est l'exemple le plus poussé de ce type de stratégie.

Stratégies d'échange

Partant du principe que la diversité des besoins et des expériences des pays de la région peut féconder les réflexions et les projets de chacun, l'échange international constitue un des fondements de la vie des institutions de recherche et d'enseignements, à travers les colloques et séminaires internationaux. Son extension à d'autres types d'institutions, à finalité économique ou sociale, s'intègre progressivement dans les mœurs. Idéalement, pour que l'on puisse réellement parler d'échange, et non de relation à sens unique, il est nécessaire que les deux institutions parties prenantes soient chacune consciente de ce qu'elle a à apporter, et de ce qu'elle peut attendre de l'autre. On dépasse alors l'assistance technique pour entrer dans une coopération au sens plein.

II.2 - La recherche de partenariats internationaux

Avec des poids économiques modestes, face à l'ampleur de flux internationaux qui les marginalisent, et disposant pour envisager leur développement économique et social de ressources limitées et fragiles, les pays de la Caraïbe sont contraints de rechercher des partenaires industrialisés pour accéder à des financements et des transferts de technologies nécessaires. Là encore, le déterminisme historique et les réalités géopolitiques placent au premier plan l'Amérique du nord et l'Union européenne, même si d'autres partenaires interviennent également.

II.2.a - Etats-Unis : "Danser avec les loups" ?

L’initiative de coopération états-unienne la plus médiatisée récemment a été la Caribbean Basin Initiative (CBI), proposée par l’Administration Reagan en Août 1983, comme une réponse aux risques de contagion communistes pressentis à Washington. Suivant le principe ‘Trade, not Aid’ (‘Du commerce plutôt que de l’aide’), les règlements de la CBI assurent un accès privilégié au marché américains aux produits récoltés ou manufacturés dans les pays de la Caraïbe et de l’Amérique Centrale. A l'heure des bilans, les résultats tangibles de la Caribbean Basin Initiative ne sont manifestement pas à la hauteur de l'enthousiasme suscité par son annonce.

"Sur le plan commercial les importations de marchandises aux Etats-Unis, en provenance des pays du CBI, ont décliné de 10 milliards de dollars en 1982 à 6,6 milliards de dollars en 1989, soit une baisse de 35 p. 100 en termes nominaux. Tandis que le montant des exportations américaines vers la région progressait de 5,5 milliards de dollars à 6,9 milliards de dollars. Excédentaire en 1983 de 3,2 milliards de dollars, la balance commerciale des pays du CBI à l'égard des Etats-Unis accusait en 1989 un déficit de 0,3 milliards de dollars.

      […]

      Les produits dont les exportations ont progressé le plus sont le café, les textiles et la confection, produits pourtant exclus du bénéfice du CBI. A cela s'ajoutent les progrès de quelques exportations non-traditionnelles visées dans le CBI (électronique, fruits de mer, fruits et légumes tropicaux) très parcimonieusement répartis entre les pays, notamment la Jamaïque, la Barbade, la République Dominicaine, le Costa Rica.

      Les performances sont différentes selon les pays : globalement les pays du CARICOM assistent entre 1983 et 1989 à une baisse de 50,9 p. 100 de leurs exportations vers les Etats-Unis et pour l'ensemble de la Caraïbe (Amérique centrale exclue) la baisse est de 41,7 p. 100."

      Rapport présenté par M. Jean CRUSOL

      "La coopération entre les Etats ACP et les territoires et

      départements d'outre-mer dans la zone Caraïbe"

      Conseil Economique et Social - 1991

Si les dividendes de cet accès privilégié ont surtout bénéficié aux donneurs d'ordres de la sous-traitance et aux entreprises d’import-export états-uniennes, les contreparties négociées par l'Administration Reagan et celles qui l'ont suivie sont bien réelles, et remettent en cause la souveraineté des Etats caribéens : l'exemple des droits de poursuite accordés aux autorités états-uniennes dans le cadre de la lutte contre le narco-trafic le prouve. De nombreux observateurs détectent derrière la politique de coopération états-unienne, qu'elle passe par des accords commerciaux comme la CBI ou par des ONG, une logique de contrôle : des politiques gouvernementales pour préserver les intérêts états-uniens, de la situation intérieure des pays en crise pour limiter les flux migratoires (Cf. intervention en Haïti en 1994), des espaces maritimes et aériens, afin de lutter contre le narcotrafic.

II.2.b - Union européenne : deux logiques en recherche de cohérence

L’Union européenne a historiquement des intérêts très forts dans le Bassin Caribéen. Si l’Espagne et le Danemark n’y ont plus de territoires, les autres puissances coloniales arrivées aux XVIe et XVIIe siècles y gardent encore aujourd’hui des positions jugées stratégiques. La France a perdu Saint-Domingue en 1804, mais conserve la Martinique, la Guadeloupe et ses dépendances. Le Royaume-Uni et les Pays-Bas sont également présents à travers des pays relevant de leur souveraineté.

Aujourd’hui, la politique caribéenne des pays européens obéit à deux logiques, entre lesquelles les institutions de Bruxelles tentent de réaliser une synthèse : logique de souveraineté sur les territoires relevant de l’Union européenne, ex-colonies dont le statut politique a évolué, mais reste marqué par le poids de l’Histoire et fait aujourd’hui l’objet de réflexions ; logique de coopération contractualisée avec des Etats souverains mais sous-développés, coopération impliquant à l'origine un cadre de relations (la non-réciprocité,) qui évolue aujourd'hui vers un pragmatisme de plus en plus marqué.

"Avec la mise en place, en 1971, du Système de Préférences Généralisé (SPG) communautaire, puis, quatre années plus tard, la signature de la première convention de Lomé, le libre accès des produits industriels et, dans une moindre mesure, agricoles des ACP concerne l'ensemble du territoire communautaire.

      La non-réciprocité des avantages commerciaux ainsi consentie fut présentée alors comme un élément déterminant de la contribution des "Européens" à la genèse d'un nouvel Ordre Economique International, par ailleurs tant revendiqué."

      Philippe MARIN - Université des Antilles et de la Guyane

      "Réflexions sur les limites du droit de la coopération régionale DOM/ACP

      à la lumière de l'exemple des Régions-Départements des Antilles" - 1991

Les problèmes posés par la coexistence dans l'espace caribéen de Régions Ultra-Périphériques de l'Union européenne, de Pays et Territoires d'Outre-Mer et d'Etats souverains associés dans le cadre des conventions de Lomé sont nombreux. Le Rapport du Député Européen Blaise ALDO présente ainsi la non-réciprocité des avantages commerciaux comme un handicap pour le développement des échanges commerciaux des D.F.A. avec leurs voisins caribéens.

Selon d'autres observateurs, les choses sont plus complexes, les principaux facteurs déterminant l'état actuel des relations commerciales caribéennes devant plutôt être recherchés du côté des conditions historiques de constitution des appareils productifs et des réseaux d'échanges.

"[…] l'ouverture des facilités du Système de Préférence Généralisé dès 1971 à destination de tous les Etats ou pays considérés comme en voie de développement (et cela visait notamment tous les Anglophones et Hispanophones … voisins des DOM) n'a incité les opérateurs économiques ni à s'empresser de mettre sur pied des moyens de transport et des circuits de commercialisation, ni à amorcer des productions compatibles avec les normes et les habitudes de consommation de ces marchés potentiels."

      Danielle PERROT - Université des Antilles et de la Guyane

      "Les départements français de la Caraïbe et la contrainte communautaire

      dans leurs relations avec les Etats tiers de la Caraïbe" - 1991

II.2.c - Mexique et Venezuela : Le pacte de San José

Initié en 1980 et reconduit depuis sur une base annuelle, le Pacte de San José est un accord de fourniture de pétrole brut et produits dérivés à divers pays de la Caraïbe et d'Amérique Centrale, à des tarifs préférentiels. En consentant une réduction de l'ordre de 20% par rapport aux cours internationaux, le Mexique et le Venezuela entendent contribuer au développement des économies des pays bénéficiaires : Barbade, Bélize, Costa Rica, Salvador, Guatemala, Haïti, Honduras, Jamaïque, Nicaragua, Panama et République Dominicaine. A travers une action de solidarité qui porte sur un volume approximatif de 160 000 barils par jour, le Mexique et le Venezuela s'imposent comme des acteurs significatifs de la vie économique de la région.

II.2.d - La sollicitude des deux Chines, ou comment tirer parti d'une rivalité aux antipodes

Très présentes, les deux Chines (République Populaire et Taiwan) se disputent les faveurs diplomatiques des pays souverains de la région grâce à des actions d'assistance (fourniture de matériel, construction d'infrastructures) dont les motivations réelles ne trompent personne. En échange de la reconnaissance diplomatique des Etats souverains de la région, Beijing et Taipei se livrent à une surenchère de coopération, que l'on retrouve d'ailleurs également en Afrique sub-saharienne : fourniture de matériel de travaux publics et de voitures de police au gouvernement haïtien par Taïwan, qui contribue également à un programme d'amélioration de la riziculture dans la vallée de l'Artibonite; reconstruction d'un marché urbain à la Dominique par la République Populaire de Chine… Si au fil du temps les deux pays ont développé une véritable expertise en matière de coopération au développement, les motivations de telles actions font peser un risque, celui d'un brusque revirement en cas d'évolution majeure des relations politiques des deux Chines.

II.2.e - Cuba, "nouveau pays caribéen"

Alors que les principaux pays d'Amérique du Sud (Brésil, Venezuela, Colombie) sont confrontés à d'urgents défis internes, les récentes initiatives cubaines en matière d'aide humanitaire (notamment en Amérique Centrale après le cyclone Mitch), sont à tous points de vue remarquables. Malgré les difficultés que connaît actuellement ce pays, la volonté affichée de manifester une forte solidarité caribéenne tardive doit être saluée, même s'il n'échappe pas aux observateurs que, consécutive à l'effondrement du Bloc Soviétique, elle s'inscrit dans le cadre d'une politique volontariste et pragmatique d'ouverture sur un environnement régional relativement négligé auparavant, à la recherche de nouveaux partenariats politiques et économiques.

La fin de la Guerre Froide et de l'affrontement entre les deux blocs constitue un facteur déterminant qui fait que l'aide des Cubains est accueillie dans la région de façon positive. Un véritable dialogue s'installe, dans la mesure où il n'est plus question de se prémunir contre une éventuelle subversion communiste. Les dividendes politiques de la nouvelle attitude de La Havane se sont rapidement matérialisés, les pays de la Caraïbe remettant en cause ouvertement la politique d'embargo des Etats-Unis et l'hégémonie de l'hyper-puissance sur la région.

II.2.f - En attendant les Départements Français des Amériques ?

Dans le contexte de l'intégration caribéenne, les nouvelles générations de dirigeants politiques caribéens se distinguent par la conscience claire qu'ils ont de l'existence des Départements Français des Amériques, et des possibilités que recèle la présence de ces extensions de l'Union européenne dans leur environnement géographique immédiat.

Les perspectives de partenariats sont perçues sur deux niveaux, les décideurs caribéens réalisant sans problème une synthèse entre les différentes appartenances des Départements Français des Amériques. D'un côté, les possibilités d'accès aux marchés européens, aux ressources européennes en matière de formation ou de nouvelles technologies sont clairement mentionnées. De l'autre, le désir de vivre, à travers des échanges plus intenses, une véritable proximité historique et culturelle s'impose comme une évidence.

Ce n'est faire injure à personne que de dire qu'à l'heure actuelle les attentes de nos voisins caribéens, de même que les potentialités que constitueraient pour les Départements Français des Amériques de véritables partenariats régionaux, restent largement à l'état virtuel.

Aucun commentaire: