Cooperation Régionale - Partie I

I - LES DEFIS DU DEVELOPPEMENT DANS LA CARAIBE

La démonstration, statistiques à l'appui, de l'état de sous-développement économique et social de la plupart des pays de la Caraïbe est un exercice courant. De nombreux exemples peuvent être trouvés dans divers rapports d'organisations internationales (Banque Mondiale, PNUD, Banque Inter-Américaine de Développement, etc.) et travaux universitaires. On pourra se reporter en Annexe II pour quelques indications bibliographiques, et en Annexe III pour un panorama des situations économiques et sociales des pays de la Caraïbe.

Les développements synthétiques qui vont suivre n'ont d'autre ambition que de présenter le cadre de réflexion qui a présidé à l'élaboration des propositions que fait ce rapport pour la mise en place d'une structure dédiée à la Coopération Régionale.

I.1 - Economies caribéennes : Extraversion et dépendance

I.1.a - L'extraversion, un héritage qui hypothèque l'avenir

Toute analyse de la situation actuelle des économies caribéennes doit prendre en compte, si elle vise à la cohérence, des héritages historiques dont le poids demeure prépondérant sur les réalités contemporaines. De manière évidente, les bouleversements politiques du vingtième siècle ne sont pas parvenus à remettre en cause fondamentalement les logiques d'extraversion héritées de la mise en valeur coloniale. Dans les liens privilégiés qu'entretiennent les économies de la Caraïbe avec les centres du monde industrialisé (Etats-Unis, France, Royaume-Uni…), le partage des richesses se fait toujours, pour l'essentiel, selon les règles qui prévalaient à l'époque de l'Exclusif : production de denrées tropicales brutes ou semi-élaborées (sucre, fruits tropicaux…) pour la Caraïbe; production de biens manufacturés, fourniture de services à valeur ajoutée et maîtrise des structures d'échange (transport aérien ou maritime, réseaux financiers…) pour le Nord industrialisé.

Les évolutions de l'économie mondiale ont bien entendu eu un impact profond sur la nature des activités. Ainsi l'émergence du secteur tertiaire s'est elle traduite dans la Caraïbe par l'explosion des activités touristiques ou des services financiers off shore. Mais il semble à travers ces nouvelles formes que les îles de la Caraïbe, n'ayant jamais rien su vendre d'autre que leur 'tropicalité', sont simplement à la recherche de nouvelles façons d'exploiter cet avantage. Les succès de récents de Cuba, destination touristique particulièrement dynamique, renvoient à l'idée que même un pays ayant pris des options politiques rompant radicalement avec les schémas classiques doit, en cette fin de siècle, composer avec les normes du commerce international.

Par leur extraversion, les pays caribéens sont extrêmement vulnérables aux évolutions économiques et technologiques de leurs partenaires industrialisés. La substitution des denrées tropicales par d'autres produits (le sucre de canne remplacé par le sucre de betterave, le glucose de maïs ou les édulcorants de synthèse) fait peser des risques sur les cours de ces productions, risques d'autant plus grands que la concurrence internationale s'est élargie. Café, cacao et bien entendu bananes sont de plus en plus produits par d'autres pays tropicaux d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique du Sud continentale, qui mettent en œuvre des moyens supérieurs et des espaces plus vastes pour satisfaire les marchés d'Europe ou d'Amérique du Nord.

Le contentieux en cours devant l'Organisation Mondiale du Commerce sur l'accès privilégié des bananes caribéennes à certains marchés de l'Union européenne montre bien la profondeur des enjeux relatifs à la substitution. En plus des recettes d'exportation des îles de la Caraïbe, c'est en effet la stabilité sociale du milieu rural qui est mise en cause en cas de disparition de ces cultures de rente.

I.1.c - Les défis de l'industrialisation

Dès avant les indépendances caribéennes, intervenues pour la plupart dans la seconde moitié du XXe siècle, la remise en cause des régimes d'Exclusif s'est traduite par un développement des activités industrielles. La plupart des observateurs s'accordent pour dire que des espaces et des marchés insulaires restreints, peu propices à l'émergence d'économies d'échelles significatives, expliquent un développement industriel somme toute limité, et en tous cas incapable de répondre aux besoins d'emploi générés par la croissance démographique. La question de l'industrialisation de la Caraïbe doit être cependant être abordée à travers une analyse des deux principales stratégies retenues par les décideurs de la région : substitution aux importations et activités manufacturières d'assemblage.

Industries de substitution aux importations : des tissus économiques à protéger

Le développement progressif de marchés de consommation dans les pays de la Caraïbe a conduit à ce que soit envisagée la production locale de produits dont le coût d'importation grevait significativement le prix, et qui ne nécessitaient pas de technologie particulièrement difficile à maîtriser. L'émergence d'industries de substitution aux importations a principalement concerné l'agro-alimentaire et quelques productions "lourdes" comme par exemple les matériaux de construction. Il convient de remarquer que ces productions intègrent pour l'essentiel des matières premières et des technologies importées, la valorisation des ressources et des savoir-faire locaux ressortissant plutôt au domaine de l'artisanat.

Les industries de substitution aux importations caribéennes se retrouvent aujourd'hui confrontées à plusieurs défis : la baisse tendancielle des coûts du fret maritime ou aérien, qui remet en selle les produits des pays industrialisés; l'influence du marketing international qui réoriente les goûts des consommateurs vers ces mêmes produits, avec des moyens dont les producteurs locaux ne disposent pas; l'intensification de la concurrence régionale, les acteurs les plus dynamiques recherchant des débouchés de proximité pour pouvoir accéder aux économies d'échelle. La conséquence est que, pour protéger des tissus industriels fragiles, mal préparés à la concurrence et peu familiers du commerce international, les autorités politiques sont conduites à prendre des mesures protectionnistes.

On aurait en effet tort de ne voir dans le problème des negative lists qu'un problème concernant les échanges entre les Départements Français des Amériques et les pays ACP. Droits de douane élevés, restrictions quantitatives et réglementaires concernent également les échanges entre pays caribéens souverains, et se retrouvent même au sein du CARICOM, comme en témoigne le récent contentieux entre la Barbade et la Jamaïque, la première restreignant l'accès à son marché aux boissons non-alcoolisées (soft drinks) produites par la seconde.

Industries de main d'œuvre : une concurrence de plus en plus globale

Les pays de la Caraïbe ont pu, pendant les dernières décennies, développer de manière significative des activités manufacturières d'assemblage : textile et accessoires, électronique grand public, équipement de la personne. La proximité d'un vaste marché pour ces produits, à savoir les Etats-Unis, a longtemps constitué un avantage déterminant, permettant l'essor d'activités de sous-traitance. Pendant les décennies 60 et 70, c'est même un véritable modèle de développement qui a été proposé aux décideurs caribéens par les Etats-Unis, qui ont utilisé à cette fin la "vitrine" constituée par Puerto Rico.

Si les activités manufacturières ont pu apparaître comme un élément de solution face aux problèmes de chômage urbain massif auxquels sont confrontés les pays de la Caraïbe, les évolutions récentes ont considérablement fragilisé leurs positions : la baisse des coûts logistiques globalisant la concurrence, la région se trouve aujourd'hui confrontée aux compétiteurs asiatiques favorisés par des dévaluations récentes de leurs monnaies, tandis que les évolutions stratégiques des donneurs d'ordres peuvent avoir des conséquences dramatiques.

I.1.c - Les perspectives du tertiaire : Tourisme et finance off shore

Les évolutions de l'économie internationale n'ont pas été sans affecter la Caraïbe, région perméable aux influences s'il en fut. C'est donc tout à fait naturellement que les secteurs émergeants comme le tourisme ou les services financiers ont prospéré dans la zone.

Tourisme : les déconvenues du all inclusive

Proche des marchés industrialisés de l'Amérique du Nord, remarquablement desservie par les lignes aériennes européennes, la Caraïbe a été parmi les premières régions tropicales a tirer parti des atouts de son climat et de son environnement pour se positionner comme une destination touristique. D'abord réservées, du fait du prix du transport aérien, à une clientèle haut de gamme, les destinations caribéennes se sont progressivement démocratisées. Les prestataires de services faisant du tourisme exotique un produit de grande consommation, les impératifs de rationalisation et de maîtrise des coûts ont conduit au développement de solutions globales regroupant sur un même site l'hébergement, la restauration, les activités sportives et ludiques et des facilités commerciales. Implantés sur les sites les plus spectaculaires des îles de la Caraïbe (Montego Bay à la Jamaïque, Sud de la Martinique, Côte des Arcadins en Haïti…), ces complexes hôteliers, dénommés all inclusive, un temps appelés de leurs vœux par les responsables politiques locaux, sont de plus en plus remis en cause.

Il apparaît en effet qu'ils perpétuent les schémas d'extraversion affectant les économies caribéennes. Si la perspective de créations d'emplois locaux est dans un premier temps attractive, le mode de répartition des revenus générés est peu avantageux pour les pays de la Caraïbe : l'essentiel des prestations (transport, hébergement, souvent encadrement des touristes…) reste aux mains des acteurs économiques des pays industrialisés : tour operators, compagnies aériennes, groupes hôteliers internationaux. Ces derniers disposent de moyens d'investissement conséquents, ainsi que des compétences marketing pour gérer ces activités, reléguant les populations locales à une participation relativement marginale : emplois des hôtels et restaurants, fourniture de denrées alimentaires, commercialisation éventuelle d'objets d'artisanat local, d'ailleurs fréquemment importés.

Services financiers off shore : les risques d'un métier global ?

Le développement d'un statut de "paradis fiscal" a constitué pour de nombreuses économies insulaires une stratégie économique relativement peu coûteuse, permettant d'engranger des taxes de domiciliation et autres redevances auprès d'entreprises souhaitant "optimiser" leur fiscalité. Les Iles Caïman, avec 28 000 sociétés étrangères utilisant les services de plus de 600 banques et sociétés financières, peuvent faire office de modèle, tout comme les Iles Vierges Britanniques.

Une telle stratégie ne va pas sans risques. Le premier danger, extrêmement grave dans la Caraïbe, est le développement de la criminalité internationale, qui entend profiter de ces environnements peu contraignants et peu contrôlés pour recycler leurs revenus illicites (narcotrafic, racket...). Les risques de corruption et de déstabilisation politique des petits Etats caribéens sont réels, sans compter que la bonne réputation d'un paradis fiscal est un de ses principaux atouts pour attirer des entreprises honnêtes.

Un autre risque, de nature systémique, tient au fait que ces pays se trouvent confrontés à une concurrence d'autant plus globale que la dématérialisation des flux financiers les dote d'une quasi-ubiquité : les centres financiers de la Caraïbe se doivent donc d'offrir une gamme de services et un niveau de prestations comparables à ceux de places comme la Suisse, le Luxembourg, le Lieschteinschtein, Hong Kong ou Singapour. Un défi que les Bahamas tentent de relever en mettant en place une Bourse de valeurs, mais qui ne constitue pas une garantie contre les changements de stratégie fiscale ou les évolutions de la réglementation dans les véritables pays d'origine des firmes multinationales.

I.2 - Des sociétés en crise

Les sociétés caribéennes partagent le lot commun des pays en voie de développement. Elles se trouvent confrontées à des phénomènes qui mettent à mal leur cohésion et portent préjudice à leur progrès. Ne disposant pas en quantité suffisante des ressources nécessaires pour gérer une transition démographique qui fait exploser les populations, les pays de la Caraïbe doivent de plus faire face à un processus de redistribution spatiale de ces populations, l'exode rural transformant les villes en cauchemars insalubres et saturés en même temps que les mutations socioculturelles qui en résultent remettent en cause la stabilité des communautés humaines concernées. Les questions culturelles et l'émigration continue des éléments les plus compétents attirés par de meilleures perspectives professionnelles dans les pays industrialisés ("fuite des cerveaux") complètent un tableau qu'un œil peu porté à l'optimisme tendrait à voir peint aux couleurs d'une apocalypse en devenir.

I.2.a - Le défi de l'urbanisation : des villes caribéennes à inventer

Les centres urbains caribéens, qui trouvent leur origine à la période coloniale comme interfaces dédiées à la mise en valeur économique des pays caribéens au bénéfice des métropoles européennes, se sont d'abord développés comme des comptoirs regroupant les fonctions de pôle commercial, avec le port notamment, et de centre du pouvoir politique et militaire. Les fonctions d'éducation (écoles puis universités), de santé et de lieux d'accès à la culture ont suivi progressivement au cours des siècles, marqués pour ces cités par les incendies et les catastrophes naturelles (cyclones, tremblements de terre, éruptions volcaniques.

Le plus grand bouleversement est cependant intervenu au vingtième siècle, et particulièrement dans les dernières décennies, avec le phénomène de l'exode rural. Lieux du savoir, de la santé et de l'économie monétaire, les pôles urbains ont exercé une attraction considérable sur les jeunes populations rurales à la recherche de perspectives dépassant celles d'un terroir surpeuplé. Avec des populations aujourd'hui majoritairement urbanisées, les pays de la Caraïbe doivent faire vivre des populations dont les urbanistes des origines n'avaient même pas soupçonné l'importance. Saturés à tous les sens du terme (voies de communication, espaces de loisirs ou d'activité économique…), ces espaces urbains sont confrontés à de criants manques de ressources : électricité, distribution d'eau potable, gestion des déchets. Le premier défi caribéen consiste donc à inventer une ville plus vivable, en pensant à rééquilibrer des territoires souvent dominés par un ou deux pôles.

I.2.b - Les défis de l'éducation et de la culture

Développer des sociétés plus harmonieuses et des économies plus prospères suppose que l'on parvienne à augmenter la capacité des citoyens à participer à la vie publique et à la vie des affaires, par le biais d'une éducation adaptée à leur cadre de vie et susceptible de les ouvrir à une perception plus complète de leur réalité et du monde.

Des peuples à éduquer

Les pays de la Caraïbe, comme la grande majorité des pays en voie de développement, sont des pays jeunes. 23% de la population de la Barbade a moins de 15 ans, et ce chiffre est de 25% en Martinique, de 27% à la Dominique, de 28% à Trinidad et Tobago, de 32% à la Jamaïque et même de 43% en Haïti. En matière d'éducation, les pays de la Caraïbe sont confrontés à un manque de ressources (locaux, matériel pédagogique, financements), qui les contraint à réinventer des méthodes d'enseignement et des systèmes à la fois performants et économes. Mais le problème ne s'arrête pas là et comporte une dimension culturelle fondamentale. La rareté des ressources pédagogiques adaptées, correspondant à l'environnement matériel et culturel des apprenants, est un véritable problème si l'on entend que ces derniers maîtrisent leur réalité puis accèdent à l'universel sans perdre leur identité.

"On n’a pas d’écoles adaptées aux réalités de notre pays, on a des écoles programmées par la France, par les Etats-Unis, avec des adaptations déformées. Si je prends un exemple, pour mon fils, tout son programme de grammaire est basé sur des exemples de la réalité française. Alors il faut composer avec tout ça, et en même temps, il faut se battre pour arriver à faire une adaptation en tant que mère militante.

      C’est très difficile de se battre contre ces agressions, qui ne sont pas des agressions ouvertes, mais des agressions sous-entendues: petit à petit, avec l’éducation scolaire, on arrive à façonner votre fils, votre fille, et en sortant de l’école l’enfant arrive à vous débiter des choses qui ne correspondent pas aux réalités du pays."

      Rosanne AUGUSTE (Haïti)

      Coordonnatrice d'une ONG de Santé Communautaire

      Interview dans le Bulletin PBI - Projet Haïti, N°11

Bien entendu, le défi de l'éducation dans la Caraïbe ne se limite pas, malheureusement, à l'enseignement scolaire. Les problèmes d'analphabétisme et surtout d'illettrisme des populations adultes sont réels, tout comme les besoins en matière d'éducation civique, de formation à l'hygiène, à la nutrition, etc.

Des cultures riches mais confrontées aux risques d'aliénation

Sublimant le lourd héritage de la colonisation et de l'esclavage, les peuples de la Caraïbe ont su développer des formes culturelles syncrétiques exprimant la résistance à l'oppression, la solidarité et un hédonisme tempéré par un conscience aiguë des difficultés de la vie. C'est sans doute ce qui fait qu'aujourd'hui les cultures caribéennes séduisent les publics du monde entier. L'exemple le plus frappant est bien sûr celui des musiques, riches, notamment de par leur héritage africain, de valeurs de convivialité et de communion par le rythme. Il est également vrai que dans le domaine littéraire, plusieurs écrivains caribéens ont atteint cette dimension universelle, soit qu'ils aient choisi de s'abstraire de leur cadre d'origine, soit qu'ils l'aient sublimé, soit encore qu'ils s'y soient attachés jusqu'à lui faire exprimer, à travers ses particularités, l'essence de la condition humaine.

Les patrimoines culturels de la Caraïbe, alors même qu'ils séduisent le monde entier, sont soumis à la pression des flux médiatiques mondiaux qui les altèrent pour le meilleur quand ces influences nourrissent les expressions locales, ou pour le pire quand elles entraînent avec elles les repères identitaires et les constituants du lien social. Le défi qui consiste à concilier l'affirmation de soi et l'ouverture sur la diversité est peut être un de ceux pour lesquels la Caraïbe est le mieux armée. On ne peut que s'en féliciter quand on considère que c'est un des plus cruciaux.

I.2.c - Le défi du développement politique et civique

Les pays de la Caraïbe ont, dans leur ensemble, bénéficié depuis leurs indépendances d'une situation politique relativement calme et de modes démocratiques de résolution des conflits politiques. Tous les observateurs ont bien entendu à l'esprit les contre-exemples sanglants de plusieurs dictatures passées, les problèmes de violence politique extrêmement réels dans certains pays, ainsi que les forts questionnements auxquels donnent lieu les options politiques spécifiques à certains pays.

Cet état de fait, relativement privilégié si on le compare aux problèmes de l'Amérique Centrale toute proche, ne doit pas occulter la réalité des problématiques de Droits Humains dans la région.

Les conditions d'exercice des droits civiques font l'objet d'une observation constante de la part d'organisations locales, pleinement conscientes que pour faire face aux défis du développement, les pays de la Caraïbe doivent impérativement développer la participation citoyenne et inventer perpétuellement leurs démocraties.

Une autre question fondamentale est celle de la condition féminine. Sans qu'il s'agisse de confronter la perception des femmes par les cultures populaires, ou leur accès aux responsabilités politiques, aux standards des sociétés industrialisés, il est nécessaire de considérer que l'épanouissement de la moitié de la population et les conditions dans lesquelles elle peut apporter sa contribution au progrès des pays concernés et de la région toute entière sont des facteurs déterminants pour la réussite des projets de développement.

1.2.d - L'atout des diasporas caribéennes

Commencés au début du siècle et suivant chaque période de pénurie de main d'œuvre dans les pays industrialisés (Seconde Guerre mondiale aux Etats-Unis, Trente Glorieuses en Europe…), des mouvements de population considérables (en tout cas du point de vue des pays d'origine) ont eu lieu de la Caraïbe vers les pays d'Europe (France, Grande Bretagne, Pays-Bas) et d'Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada).

Si cet exode a souvent privé les pays caribéens de leurs éléments les mieux formés, il faut également garder à l'esprit que ces diasporas constituent un facteur de développement essentiel pour leurs pays d'origine, vers lesquels elles véhiculent compétences et flux économiques. En 1997, l'aide apportée à Haïti par les institutions et organisations internationales a atteint la somme de 400 millions de Dollars US, un chiffre à mettre en face des 200 millions constitués par les transferts de la diaspora haïtienne, destinés à l'investissement, à l'éducation ou à la consommation. Dans l'ensemble de la Caraïbe, le dynamisme des économies repose en grande partie sur les activités générées ou soutenues par les émigrés, qui sont généralement les premiers investisseurs privés.

L'importance d'une diaspora bien structurée en réseau, comme facteur de dynamisme économique, n'est plus à démontrer. On en veut pour preuve que les pôles les plus solides de l'espace économique du Sud-Est asiatique, Taïwan, Hong Kong et Singapour doivent leur prospérité aux communautés d'origine chinoise, également installées en interface dans les autres pays de la région : Indonésie, Philippines, Malaisie... ou dans le reste du monde, y compris les pays de la Caraïbe où elles se sont installées depuis plus d'un siècle.

I.3 - La Caraïbe face à la globalisation

Objet de toutes les spéculations de la part des observateurs et des décideurs caribéens, le phénomène de la globalisation est perçue de manière ambivalente. Il fait peur, parce qu’il est profondément inégalitaire et marque autour du monde le triomphe des trajectoires individuelles : celles des entrepreneurs, des investisseurs qui disposent des ressources, des informations et des réseaux nécessaires; celles des pays qui sont à l’origine des technologies et qui ont suffisamment de moyens pour les mettre en œuvre. Ce phénomène semble réserver, par contraste, de sombres perspectives à la grande majorité des individus et des sociétés qui, fonctionnant selon des logiques collectives, et sur des rythmes pris de court par la rapidité toujours croissante des transmissions numériques, ne semblent avoir ni le temps, ni les informations, ni les ressources nécessaires pour s'approprier les nouvelles réalités économiques et culturelles. La globalisation fait peur dans notre région, parce les pays de la Caraïbe luttent encore pour se dégager des réseaux séculaires d’exploitation dont ils ont hérité, tout en assistant à la création de nouveaux réseaux mondiaux dont ils perçoivent aussi bien les dangers que les formidables opportunités.

Mais à tout prendre, le message de la globalisation est ambivalent. C’est un message cynique et matérialiste, quand on réalise que les infrastructures de transport et de communication sont essentiellement développées en fonction de la demande solvable, et que bien des régions des mornes d’Haïti ne seront pas de sitôt connectées à Internet ou même au téléphone. Mais c’est aussi un message positif et un formidable défi : le développement de réseaux de plus en plus efficients, à des coûts de plus en plus faibles, permettant l'expression d'identités et de ressources jusque là marginalisées, constitue une chance. La création d’un marché global peut être considérée comme un formidable défi, celui de l'invention d’un village global, d'un nouvel espace dont les finalités économiques, politiques et culturelles seront l'objet de négociations intégrant la dimension humaine des problématiques abordées. La baisse du coût des communications et des transports, la mise en réseau de communautés tissant de nouvelles solidarités permet d'entrevoir la possibilité d'un monde où les échanges ne se feront pas uniquement sur la base de la valeur marchande de ce que chacun aura à offrir.

I.3.a - Une situation séculaire et un défi à relever

Ce que de nombreux observateurs ont parfois tendance à oublier, c'est que la Caraïbe est la première région au monde a avoir connu un phénomène de mondialisation, puisque dès le XVIe siècle, l'exploitation coloniale a déterminé des mouvements d'hommes, de capitaux et de marchandises concernant trois puis quatre continents.

Aujourd'hui situés sur des réseaux qu'ils n'ont pas choisis, les pays caribéens subissent des relations essentiellement déterminées et gérées par leurs partenaires industrialisés respectifs. Cette situation peut être illustrée par le fait qu'il y a chaque semaine en Martinique plus de voyageurs aériens vers l'Hexagone que vers l'ensemble des destinations de la Caraïbe, et cette situation se répète dans les autres îles, que la destination finale soit Miami, New York ou Londres.

Le défi fondamental de la Caraïbe au XXIe siècle consiste à mobiliser les ressources dont elle dispose et à utiliser les partenariats pour aboutir à un meilleur équilibre et à une redistribution de ses échanges. Pour reprendre les termes de Patrick CHAMOISEAU dans son essai Ecrire en Pays Dominé (1997), il s'agit de passer de la "Mise sous Relation" à la "Mise en Relation", afin d'ouvrir enfin tous les champs du possible.

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